"Au commencement

était la sépulture"

 

Une fausse idée circule sur l'œuvre de NikiNeuts. Ou plutôt, une idée qui s'arrête à ce que son œuvre a de plus visible, de plus évident, de plus pathétique. Neuts serait une peintre des profondeurs de l'âme humaine, peuplées de monstres et de chimères, en bref, une peintre toute entière vouée à la tâche de donner corps aux innommables tensions qui hantent son inconscient. C'est pourquoi, sans doute, son œuvre se voit le plus souvent classée du côté de l'art brut, de l'art singulier, de l'art hors-norme, de l'art parallèle, de l'art déraciné. Ou au moins du côté d'un expressionnisme des tripes, c'est-à-dire du côté d'un art qui souffre et qui sent, et non d'un art qui pense sa propre démarche et qui est capable de se situer d'une manière critique en relation avec le reste de l'histoire de l'art.

 

 Or, à s'en tenir à une telle lecture de surface, il me semble qu'on manque ce que l'œuvre de Neuts à de plus essentiel, de plus réfléchi et, par-là même, de plus innovant. Car bien loin de n'être intéressée que par la mort et la souffrance, ce que cherche à approcher Neuts dans ses créations relève bien plus de ce que les bouddhistes nomment tanka, ou samasara, c'est-à-dire, du cycle de morts et de renaissances dans lequel sont pris les âmes avant d'atteindre, par la prière et la contemplation, une état plus stable nommé nirvana1.  Autrement dit, si la souffrance et la noirceur représentent bien la face la plus visible de l'œuvre de Neuts, ce serait néanmoins commettre une erreur que de ne pas lui associer, aussi, une autre face moins visible, certes, mais à coup sûr essentielle pour comprendre la nature du désir qui anime ses créations.

 

 Pour s'en convaincre, tout en donnant à cette dimension secrète une forme plus contemporaine que celle des Upanishad hindoues, il peut être utile, pour commencer, de la rapprocher de l'œuvre de Marguerite Duras et de sa force vive de destruction2.  Force qui n'est jamais seulement tourner vers la mort, mais qui sans cesse aussi cherche à offrir aux êtres les plus chétifs, les plus fragiles, les plus insignifiants même, un mausolée de mots capable de les rendre à leur immortalité. Tout est là. Dans ce désir que Neuts partage avec Duras de vouloir donner à ce qui s'avance vers la mort une nouvelle forme, et avec cette forme, l'ébauche d'une nouvelle vie. Car si tout ce qui vit s'avance vers la mort, tout ce qui s'avance vers la mort, en retour, ne cesse aussi de s'avancer vers une nouvelle forme de vie. Telle pourrait être l'adage qui donne aux œuvres de Duras et de Neuts leur face lumineuse, leur face indestructible.

 

 Pour illustrer cette idée, il n'est qu'à rapprocher l'œuvre de Neuts intitulée Cycles, (Les mouches, scène de vie, de mort et de renaissance), d'un texte de Duras dans lequel celle-ci raconte, avec patience, obstination et effarement, une après-midi passée seule dans sa maison à contempler avec effroi la mort d'une mouche3.  Donnant à celle-ci, par le geste de son écriture, le plus beau des tombeaux au plus misérable des êtres, Duras a su faire de l'instant de la mort, par l'écriture, celui d'une retour vers la vie. D'une manière similaire, Neuts s'est elle aussi, dans sa vie même, penchée sur la mort d'une mouche, et lui a donné dans son œuvre Cycle non seulement la dignité d'un personnage tragique se débattant seul contre la mort (cf. la ligne supérieur de l'œuvre) mais, aussi, la force et la possibilité de devenir autre chose, de s'en retourner vers la flux vital d'où s'engendrent toutes les naissances.

 

 C'est à partir d'une telle expérience, d'un tel désir, qu'il devient possible, je crois, de s'approcher de la matrice pathético-théorique qui soutient toute l'œuvre de cette artiste. Non pas donc la défiguration pure, la chute vers la mort, mais le désir inlassable de faire de tout processus entropique le point de départ d'une régénération constante. L'enjeu, en ce sens, est de taille. Car pour accéder à une telle compréhension de l'œuvre, cela implique de dépasser, d'abord, l'opposion forme – matière à partir de laquelle est d'ordinaire penser le mouvement de la défiguration. Penser, en effet, la défiguration comme une destruction de la figure, c'est toujours, aussi, penser la figure comme l'autre de la matière dans laquelle la figure vient se perdre. Alors que pour Neuts, il faut bien plus penser cette destruction comme le résultat miraculeux d'un jeu de forces appartenant à une matière-figure elle-même en perpétuelle métamorphose.

 

 Toute l'œuvre de Neuts repose sur un tel principe. Sur une telle mise en abîme de la forme prise dans une matière elle-même prise dans une jeu de forces. La force fait la matière qui elle-même fait la forme, et ainsi de suite, ad libidum. C'est ainsi que pour Neuts, l'œuvre n'est jamais finale mais ne représente qu'une étape presque négligeable, qu'une étape quasi-morbide, dans un cycle bien plus large de vies et de morts pouvant aller à l'infini. C'est ainsi que Neuts procède, par destructions et recréations successives, prenant pour point de départ de ses peintures la destruction de ses dessins, comme matière de ses sculpture ses peintures détruites et, enfin, comme point de départ de ses Micros-Mondes, la mise en scène de l'ensemble des ses œuvres, prise à un instant donné de leur cycle.

 

 Néanmoins, par-delà tous ces cycles de créations-destructions, qui pourraient donner l'impression que l'œuvre de Neuts se nourrie d'elle-même sans jamais trouver un point de repos, existe encore un dernier niveau narratif qu'incarne un fil, et qui donne sens et cohésion à toutes les autres créations. Ce fil, qui fonde le style de l'artiste, est à l'image, me semble-t-il, du fil que manipulent les Erynnies dans la mythologie grecque et qui, par-delà la mort et ses métamorphoses, ne cessent de tisser le destin de ceux qui se croient libre, mais qui pourtant restent les pantins d'un Dieu caché qui leur assigne, sans même qu'ils le sachent, leur place, leur position et le sens de tout ce qu'ils vivent. Or c'est bien ce fil magique que Neuts manipule à travers ses création, et c'est bien ce fil aussi qui lui permet de faire de sa vie le produit de sa propre création. Puisse celle-ci la conduire sans heurts jusqu'aux portes du nirvana!

 

 

 

Frédéric-Charles Baitinger,

critique d’art, écrivain et phylosophe

2018

 

 

1   Maury, J., & Lesimple, E. (1999). Mundaka upanishad. Paris: Adrien-Maisonneuve.

2  Duras, M. (2007). Détruire dit-elle. Paris: Éditions de Minuit.

3  Duras, M. (2012). Ecrire. Paris: Gallimard. Dans ce texte, Marguerite décrit la mort d'une mouche et, faisant cela, la la rend à son immortalité. Voici ce que Marguerite Duras écrit: « La mort d'une mouche, c'est la mort. C'est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier. On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple, pauvre bête... Mais qu'une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne rien. Maintenant, c'est écrit. C'est ce genre de dérapage-là peut-être- je n'aime pas ce mot - très sombre, que l'on risque d'encourir. Ce n'est pas grave mais c'est un évènement à lui seul, total, d'un sens énorme : d'un sens inaccessible et d'une étendue sans limites. C'est bien aussi si l'écrit amène à ça, à cette mouche-là, en agonie, je veux dire : écrire, l'épouvante d'écrire. »

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